Riul Vadului

Centre de Riul Vadului

On m’avait parlé de Riul comme d’un centre d’internement dont on ne sort jamais. Un terminus pour enfants et adultes abandonnés de 1 à 78 ans. En 1994, les rapports médicaux roumains faisaient état du « camp de Riul »… 700 personnes y étaient internées sur décision de la Commission de Placement suite à des abandons. C’est ici que l’on enferme les êtres humains victimes d’une différence et abandonnés (strabisme, surdité, trisomie, poliomyélite etc.). Il n’y a alors aucune chance d’échapper à Riul, le centre officiel pour patients dits irrécupérables….

Grâce à la complicité d’amis roumains et à de très longues négociations avec du personnel soignant, nous obtenons l’autorisation (non officielle…) de rentrer dans le centre de Riul situé à 2h00 de route de Sibiu. Situé au bord de la route principale, coincé entre la montagne, la voie ferrée et la rivière, il est quasi impossible de s’échapper d’un tel endroit.

Un immense mur longe la route, ne laissant apercevoir que le toit d’un grand nombre de bâtiments à plusieurs étages. Tandis que l’équipe gare la voiture, je grimpe sur la petite colline qui fait face au centre pour réaliser quelques photographies. Mais je dois faire vite car ici, plus qu’ailleurs, les photographies sont interdites.

Nous franchissons le portail quand un homme d’une vingtaine d’années coiffé d’un bonnet sort de sa loge de gardien armé d’un bâton . Notre contact roumain lui explique que nous avons rendez-vous avec un ami infirmier qui travaille dans le centre. Il nous demande d’attendre et j’en profite pour observer ce qui m’entoure: sur la droite quelques bâtiments administratifs et sur la gauche, un grand nombre de petites bâtiments desservis par un chemin de terre.. A l’entrée de l’un d’eux, assis sur un mur, un homme d’une cinquantaine d’années attend. Un énorme gourdin en bois posé à ses côtés. Notre contact m’explique qu’il s’agit d’un des gardes recruté parmi les personnes internées et en charge de faire respecter l’ordre dans le centre…

Un petit homme au visage creusé caché sous une barbe et aux grands yeux noirs vient à notre rencontre. Il s’approche et nous tend sa main atrophiée par la polio. Vêtu d’un imperméable crasseux et bien trop petit  pour lui, il nous dévisage avec un étrange sourire. Il défait son lacet et se tourne vers moi en me tendant son pied. Sans hésiter et sans un mot, je me baisse et le lui refait. Un grand sourire illumine son visage tandis qu’il m’attrape par le bras et tente de m’entrainer vers l’un des bâtiments. Mais le jeune gardien s’interpose et lui assène un coup de bâton dans le dos que l’homme reçoit sans broncher. Notre contact roumain me lance un regard sans équivoque pour me signifier de ne pas intervenir. Car ici, la règle est simple: on ne parle pas. Encore moins à des étrangers.

Une femme passe devant nous, un sceau dans chaque main rempli d’une mixture répugnante et infâme dans laquelle flotte des morceaux de pain. Le seul repas quotidien des internés.

Un homme en blouse blanche nous rejoint. C’est notre contact dans le centre. Il parle avec le gardien puis nous fait signe de le suivre à l’écart des regards. Rapidement, il nous donne les consignes de sécurité et m’informe notamment des risques encourus si je suis pris en train de prendre des photos: correction de la part des gardiens et surtout découverte des geôles roumaines… Notre contact roumain tente malgré tout de négocier quelques photos. Refus catégorique de l’infirmier qui se réfugie derrière les consignes très strictes reçues du directeur du centre (celui-ci avait été prévenu de notre visite mais après enquête, nous savions qu’il ne serait présent que de 07h00 à 15h00. Raison pour laquelle nous sommes arrivés à Riul à 15h45…) . Jusqu’en 1990 le directeur était nommé par l’administration pénitentiaire!

Notre contact, ne voulant prendre aucun risque,  me demande de lui remettre mes appareils photographiques. Je m’exécute car je n’ai pas le choix si nous voulons pénétrer dans les bâtiments. Mais le peu que je viens de voir me révolte tellement que je prends la décision de passer outre et d’utiliser un petit compact que je garde toujours dans ma poche. Je m’éclipse en prétextant un besoin urgent et je charge mon appareil  avant de rejoindre le groupe. Nous pénétrons dans le premier bâtiment.

C’est ici que débute  notre voyage au pays de l’horreur. Des enfants d’une dizaine d’années sont livrés à eux même dans un état physique et psychologique indescriptible. A notre droite, une vieille femme édentée tient un enfant, le corps et le visage déformés, dans ses bras. L’infirmier nous dit que l’enfant à 15 ans (nous lui en aurions donné à peine 8!) et que cette femme n’est qu’une pensionnaire du centre. Dans la pièce d’à côté, c’est le choc: plusieurs enfants vivent ici. Dans le coin de la pièce, une fillette d’une dizaine d’années, le corps tordu, est attachée sur une chaise. La colonne vertébrale de cette petite n’est pas formée. C’est souvent le cas des bébés que l’on ne sort jamais de leur lit et qui vivent en permanence en position horizontale. A ses côtés, plusieurs enfants allongés dans leur lit, le regard hagard, fixent inlassablement le plafond. Personne ne s’en occupe. Jamais. Ils n’ont même plus la force de chasser les mouches qui se promènent sur leurs plaies.

Dans cette pièce où tout sent la mort, j’ai la pénible sensation d’assister à une extermination. Quelque soit l’endroit où mon regard se pose, je ne croise que des visages craintifs, des corps malingres, déformés par la douleur, la souffrance, le manque de nourriture, de soins et de tendresse. L’infirmière française est agenouillée auprès d’un enfant recroquevillé dans son lit. Son état est pitoyable, difficilement imaginable. Avec beaucoup de douceur et de tendresse, elle lui caresse le front. Peu à peu, elle arrive à l’extraire de sa léthargie. Sans un mot, elle arrive à briser les barrières du silence dressées par l’enfant dont le visage commence à s’illuminer d’un petit sourire.  Elle me raconte que lors de sa première visite à Riul en 1993 (opération coup de poing réalisée avec une équipe de Médecins du monde), ils avaient découvert un bébé dans une salle réservée aux mourants. Le bébé était secoué de soubresauts dus à un coma avancé. Le médecin français avait tout fait pour sauver l’enfant. L’infirmière qui est à mes côtés revit la même scène. Pourtant je me demande ce qui peut bien donner à ce moment une telle intensité. C’est alors qu’elle m’annonce que c’est la même petite fille qui lutte, à nouveau, dans ce lieu misérable! Une nouvelle fois, elle va devoir l’abandonner à son sort. Une vie d’enfant  terminée avant même d’avoir commencé.

Nous quittons le pavillon des enfants pour nous diriger vers celui réservé aux adultes. Étrangement, on nous fait systématiquement visiter le 1er étage des bâtiments. Jamais le second. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux  et mêmes quelques enfants vivent entassés ici. Dans la pièce principale, une vingtaine de personnes sont assises par terre ou autour d’une grande table. Seul un vieux poste de télévision inonde de ses images cette salle lugubre. Nous avons du mal à nous frayer un passage au milieu de tous ces gens qui nous réclament un peu d’attention et de tendresse. Jusqu’au moment où un homme coiffé d’un bonnet et au visage déformé se précipite armé de son gourdin et commence à taper dans le tas pour les repousser. C’est l’un des « gardiens »… Des cris de douleur s’échappent du groupe tandis que le gourdin continue de s’abattre sur tout ce qui bouge, y compris nous! Puis le silence revient.

Alors que je me tiens en retrait du groupe, un jeune d’une vingtaine d’années m’attrape par la main et m’entraîne à pas rapides  en dehors de la pièce. Il ne me dit rien mais je lis la peur dans son regard. Nous arrivons au fond d’un couloir face à une porte qu’il ouvre avec prudence. L’odeur qui s’en échappe est insupportable. Dans la pénombre, j’aperçois 2 lits à barreaux desquels s’échappent des cris inhumains et plusieurs ombres de taille adulte. Au moment de pénétrer dans la pièce, le hurlement de l’infirmier me stoppe net. Il vient de surgir de l’autre pièce, empoigne  le jeune homme paniqué qui protège sa tête de ses mains et me raccompagne une main fermement posé sur mon épaule en me criant dessus en roumain.

L’infirmier nous indique qu’il met fin prématurément à notre visite en se réfugiant derrière des raisons de service.  Mais avant de partir, il tient à nous montrer la salle de jeux et de télévision. Vide. Et c’est avec fierté qu’il nous précise qu’il y a le satellite…

Je comprends que tout n’est qu’une mise en scène sinistre: on nous cache tout, on nous manipule en nous faisant faire une visite « officielle ». Tout, à présent, prend une autre dimension.

Au moment de partir, je sais que les visages de ces orphelins sans nom ni âme resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Les enfants du diable comme on les appelle ici.

Je réalise que nous avons visité moins d’une dizaine de pièces alors que Riul  en comporte plus de 50. Nous n’avons rencontré qu’une soixantaine de personnes sur les 380 qui y séjournent.

Officiellement.

 

 

 

3 commentaires on Riul Vadului

  • Sophie S says:
    01/11/2013 at 16 h 51 min

    Mon Dieu, quelle horreur !
    On a beau savoir … quand on revoit ces images et quand on lit le commentaire on est foudroyé par l’indicible !
    Et pourtant c’est la vraie vie pour certains.
    Quelle misère humaine.
    Merci Patrice pour ce reportage qui non seulement nous informe mais qui va plus loin car il fait partie de ces évènements qui nous permettent de rester humbles, lucides et bienveillants.
    Tu ne peux que l’être.
    Sophie S

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    • admin says:
      01/11/2013 at 18 h 48 min

      Merci Sophie pour ce message.Même si ces images sont dures et si ces regards sont insupportables, il faut les regarder pour pouvoir les sauver. Amicalement. Patrice

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  • cécile says:
    23/02/2015 at 23 h 11 min

    Bravo . Je n’ai que 18 ans et c’est « grâce » à une émission sur Arte diffusée aujourd’hui que j’ai appris l’enfer de ces orphelinats qui avait fait scandale dans les années 90 . Je trouve aberrant d’avoir entendu parler de cela que maintenant , je n’avais alors JAMAIS entendu parler de cela … Nous n’en parlons plus , comme si l’on avait reglé ce problème après la découverte de ces orphelinats alors que ce sont des milliers de vie qui ont été brisées durant ces dizaines d’années à cause de traitements inhumains digne de la Shoah .
    Merci d’être un des seuls à continuer de poster des photos pour que l’on oublie pas et pour que des jeunes comme moi puissent s’informer sur cette tragédie .

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